Ma première prise de contact avec la Méthode Feldenkrais
s'est faite lors d’un stage de chant. J’ai tout de suite
vu, senti, l’impact des consignes de la méthode sur la voix,
et sur tout de moi-même.
Beaucoup de rencontres m’ont nourrie. Dans la pratique de la Méthode
Feldenkrais, l'échange est immédiat. En même temps
que l’on reçoit, on apprend à donner ; l'échange
conscient, c’est cet aspect qui m’a très vite intéressée.
Partir du plus petit mouvement, de son ressenti, de l'espace qu'il crée,
pour aller vers le plus grand, l’universel, l’humain.
Ma pratique est basée sur mes découvertes personnelles
successives, avec mes propres questionnements, mes propres zones inconnues.
C'est une façon d’accepter toute l’histoire de mon
propre squelette, au gré de la découverte de ses « disfonctionnements »,
et de ses améliorations fonctionnelles possibles ; c'est une
façon de
voir globale, qui neutralise les blocages, qui invite à voyager
dans toutes les directions, à explorer l’inhabituel pour
découvrir d’autres façons de regarder.
Une attention particulière est portée au regard intérieur
qui voyage, transforme. Le geste, le toucher, sont à l'écoute
(c'est une écoute par le geste). De quelle façon je regarde
? Quel est mon point de vue ? Quelles différences est-ce que j'observe,
afin d'optimiser mon apprentissage ?
Parallèle entre la pratique lyrique et la pratique
Feldenkrais
Je ferais des rapprochements entre la pratique de mon métier
de chanteuse, de « diseuse », et celle de praticienne de
la Méthode Feldenkrais : toutes deux font appel à l’espace
intérieur, à la capacité que nous avons d’être
le plus unifié possible à l’intérieur de nous-mêmes.
Le cadre, les conditions, dans lesquels je donne un cours de chant
sont très proches de l'espace et de l'écoute que je mets
en mouvement quand je donne une leçon d'« intégration
fonctionnelle ».
Le squelette chante sa mélodie cinétique, la
mélodie
du mouvement. Nous développons la lenteur, nous découvrons
ainsi de nouvelles relations à l’intérieur de nous-même.
Le squelette écrit sa mélodie dans le présent de
chaque mouvement du quotidien.
Nous développons les capacités de mouvement pour agir,
pour réaliser. Je m’adapte à la capacité du
squelette, il n'y a pas de volonté ; pour le mot, c’est
pareil.
J'adapte la position, l'attitude du jeu, sans crispation, sans effort.
Je suis (du verbe suivre!) le chemin du mouvement, tout comme je suis
le chemin que prend le souffle pour la
voix. La volonté, sur un
mot, lui enlève son sens, sa profondeur, sa direction, son essence,
sa vie. La poésie, l’agencement, l’ordonnancement
des mots, les résonances des uns par rapport aux autres, me rappellent
le chemin vers la conscience du squelette, vers son
essence, vers sa représentation. C'est mon allié privilégié,
permanent, au service de tous les domaines de ma vie.
Un processus
L’enseignement Feldenkrais, c'est « créer les
conditions pour apprendre ».
L’interprétation d’une mélodie, c’est
un processus, ce sont des approches successives, des interrogations,
des prises de conscience successives, qui peu à peu, nous permettent
de choisir telle couleur plutôt que telle autre, telle ou telle
inflexion de tempo.
L’interprétation est personnelle, unique, tout comme la
démarche ou la signature, l'écriture de quelqu’un.
Le rapport au mot est personnel, le rapport au squelette aussi. J'ai
la capacité de choisir, décider, quelle voix (voie) prendre,
je peux faire des choix. Je peux utiliser mon regard, ma lucidité,
la détermination qui s'ensuit, et qui n'est pas synonyme de volonté mais
davantage de « libre-arbitre ».
Finalement, c’est au fil du temps rendre conscients des mouvements
que nous faisons par intuition, naturellement, le corps sait pour nous
ce qui est bon pour lui. Après plusieurs années
de travail acharné de technique vocale, on m'a souvent dit : « oh
toi, tu as une voix naturelle » ; pour moi, c’était
comme si tout le travail fourni était tout à coup balayé,
je n’avais
aucune idée du compliment que cela pouvait
représenter ! je n’avais aucune conscience de la qualité de
ce que je faisais, le chemin me paraissait souvent très ardu,
la Méthode Feldenkrais rend conscients les mouvements,
les déplacements
; c’est une orfèvrerie, une dentelle, une porcelaine ciselée,
une confiance en la réversibilité, en la maîtrise « naturelle » du
mouvement harmonieux.
Sur cette voie de l’orfèvrerie, rien n’est jamais
terminé, fixé, déterminé, ni défini à jamais,
tout dépend de quoi j’ai besoin, à quel moment, pour
quelle fonction. C'est l’adaptabilité au moment présent,
l’accompagnement dans la seconde, la direction donnée par
la musique, par le mot, et à l’intérieur de ces deux
structures, une attention comparable et permanente au mouvement lui-même
au service de « qu’est-ce que ce mot me dit, qu’est-ce
que ce mouvement musical déclenche en moi, comment moi, je peux
m’adapter à ce mouvement musical » ?
C'est une balance permanente, un jeu, une palette, entre une conscience
accrue à tout ce qui se passe, une vision globale dans laquelle
je fais des choix dans le présent et un abandon confiant à « ce
qui se fait », à « ce qui doit être
et doit se faire » si les conditions créées
auparavant sont optimales. Les conditions sont optimales quand elles
nous donnent la chance de pouvoir aller dans toutes les directions.
La pédagogie du chant
J’utilise les moyens que Moshe Feldenkrais a
mis à notre
disposition pour optimiser l’émission vocale. J’utilise également
mon expérience scénique et pédagogique. Conduire
une phrase musicale, jouer avec les équilibres de détente
et d’action, de verticalité et de volume, de perception
de l’ «intérieur» et de l’«extérieur».
L’aspect «fonctionnel» est privilégié.
Par exemple, comment la lettre M se fait, le K, le T, la voyelle O, A,
I, etc, ? Comment je m’y prends ? Les observations successives
sont propres à chacun. En effet, et notamment, la forme de nos
visages est pour chacun différente, notre façon de sourire
est personnelle, celle d’ouvrir la bouche pour chanter aussi. Nous
avons chacun notre façon de marcher, de rire, de parler.
Pratiqués d’abord dans la lenteur, les petits mouvements
favorisent la fluidité. Comment, peu à peu, puis-je par
exemple répéter cette même consonne très rapidement,
sans, notamment, créer de tension ? Comment «moi»,
je m’y prends ? Comment puis-je gérer mon souffle pour chanter
un son long, ou une vocalise, à l’intérieur d’un
chant ?
Les gestes, les mouvements, précis, minimaux, donnent beaucoup
d’efficacité dans la réalisation de ce que nous voulons
faire. Dans tous les domaines de la technique vocale, nous pouvons jouer
ainsi, avec le souffle, avec les voyelles et les consonnes, avec le volume,
avec les graves, le medium et les aigus.
Un peu plus de liberté et d’indépendance au niveau
technique nous rend heureux dans l’interprétation, dans
le choix des couleurs, des nuances et de la signification de notre chant.
Stage Chant-Méthode
Feldenkrais
Stage de week-end : les
17, 18 et 19 avril 2010 Stage d'été : du 17 au 22 août
2010
Les mots m'apparaissent comme étant le squelette
du langage,
avec des syllabes qui les composent, tout comme les os composent notre
squelette.
Ce sont les articulations des mots les uns par rapport aux autres qui
définissent le sens d’une phrase. C’est l’organisation
optimale des composants du squelette qui va rendre le geste agréable,
facile, dans tout acte de la vie quotidienne – se lever, s’asseoir,
marcher – ainsi va naître la poésie du mouvement comme
celle des mots.
J’accompagne le mot, j’accompagne le mouvement. On s’adapte
au mot, le mot nous guide, son sens nous donne une direction. Le visage,
l’instrument-voix, l’ouverture à l'intérieur
de la bouche, s’adaptent au sens du mot, à son contenu, à ce
qu’il véhicule. Les mots nous guident, nous portent, nous
transportent, nous font nous élever, comme le fait la poésie.
Avec eux, on peut s’exprimer ; les os, eux, nous supportent ; le
support du squelette nous permet de nous alléger. Bien organisés,
ils permettent au mouvement d’être optimal, favorisant la
santé, développant nos capacités.
Je me laisse traverser par le sens du mot, par sa fonction, son contenu,
par ce qu’il véhicule dans mon imaginaire. Je me laisse
exister par la fonction du squelette. Son rôle est de résister à la
gravité. Il n'y a pas d’entrave de l’autorité,
de la volonté. On ne peut « passer outre ».
Je tiens compte de ce qui est là, maintenant, dans le présent
(« principe de prise en compte de la réalité »),
je tiens compte de la capacité de mon squelette, on part de cela.
On ne peut faire plus qu’il ne peut.
On ne peut forcer un mot à être autre chose que ce qu’il
représente dans le vécu de celui qui l’émet.
C’est là où la façon de dire, de chanter,
est personnelle et prend tout son intérêt. C’est relié à la
personne, à la totalité de la personne. J’accompagne
chaque mot, je suis tout entière avec lui, jusqu’à sa
résolution. Le rapport au mot est sensuel, sensoriel. Que vont
mettre en évidence, éclaircir à l’intérieur
de moi, l’imaginaire, le film, que le mot déclenche en moi
?
Je suis attentive au mot en soi, à son sens profond, à ce
qu’il éveille en nous, à l’espace qu’il
crée à l’intérieur de nous-mêmes. Il
prépare le chemin de la voix chantée, il aide à en
dessiner le sillon.
Quelques
exemples
personnels
Je me souviens d’une professeur de chant qui me dit un jour, « ne
mets pas la tête en avant comme cela, ce sont les gens intelligents
qui font cela, mais c’est trop » ! contente d’être « intelligente » (!),
je me suis évertuée depuis ce jour à ne pas trop « lever
la tête ».
Or, la mobilité de la nuque est nécessaire,
il n'y a rien de fixe: tout est possible, même « lever la
tête »!. Car avec la Méthode Feldenkrais, je découvre
que la position de la tête qu’intuitivement j’avais
adoptée était, pour certaines notes, tout à fait
juste, l'émission étant en réalité plus proche
de l'optimal, du confortable, du facile; j’en ai la mémoire
très précise, et c’est ainsi qu’aujourd’hui,
avec, dans l'esprit, la sensation de « tout est possible »,
et sans « interdit », je me sens plus en relation avec ma
colonne dorsale et lombaire. Finalement, mon corps n’était
pas stupide !
Une autre, au tout début de mes études vocales, m’obligeait à mettre
ma bouche en avant pour faire le son « ô »,
un vrai cauchemar ! je résistais, jusqu’au jour où,
lasse, je me suis arrangée pour « faire des ô » à ma
manière, totalement différente, par esprit de « résistance »,
sans doute, et mes ô devenaient plus des « a » que
des « ô » . La Méthode Feldenkrais
m’a appris à ne JAMAIS forcer, ni pour moi-même ni
pour les autres. Tout d’abord, la règle est de respecter
le fonctionnement premier, – aller dans le sens du mouvement habituel,
puis amener la personne peu à peu à découvrir qu'elle
a d'autres possibilités – dans mon cas, je ne parvenais
pas à mettre la bouche assez en avant, quelles stratégies
aurais-je pu alors utiliser ?
Pour un mouvement que « l’on n’arrive pas à faire »,
un autre chemin est possible. Explorer juste à côté,
juste en dessous, juste au-dessus, faire tout petit, ne pas fragiliser
la personne, ne pas l’obliger à faire un mouvement qu’elle
ne connaît pas, mais lui montrer que, peut-être, à l’origine
de ce mouvement, un autre choix peut être fait. Le résultat
n’importe pas, le chemin qui mène à la réalisation
du « ô » est plus important, car il enclenche
toute une chaîne d’intentions, avec la conscience de ce qui
se passe, et donc avec la capacité d’être créatif
quant au résultat, d’être différent de ce qu’une
autre personne a projeté sur vous.
La position de la tête était-elle la meilleure pour amener
librement, sans tension dans le cou, les lèvres assez en avant
pour faire le son « ô » ? Quel était
le mouvement de la mâchoire inférieure ? Mon ventre n’était-il
pas tendu, à force de « vouloir faire » ?
Etais-je reliée, dans la sensation, avec mon périnée ?
Quel lien pouvais-je établir à l’intérieur
de moi entre le périnée et l’intérieur de
la bouche ?
Un jour, je dis à mon professeur de chant préféré,
« je me sens "haut" », il me répondit : « feel
down » ( !! ) Mais COMMENT devais-je faire ? Bien
sûr, l’état émotionnel dans lequel j’étais
très certainement ce jour-là induisait cette sensation
de me sentir « trop haut ». La Méthode Feldenkrais
m’aurait par exemple proposé de sentir la relation entre
mes pieds au sol et l’articulation de la hanche. Étaient-ce
les coussinets ou le talon qui touchaient le plus le sol, quelle était
la relation du sol avec le genou ?
Aurais-je pu, par exemple, bouger
un tout petit peu la tête, pour dire un tout petit « oui » de
la tête, pour sentir les premières vertèbres cervicales
et sentir peut-être son effet sur le diaphragme et sur tout de
moi-même
? J ’aurais pu aussi frotter l’ongle de mon pouce sur les
dents du bas afin de sentir la différenciation possible entre
les deux mâchoires, sentir le chemin que prend la mâchoire
inférieure, sentir la langue en relation avec la position de la
tête, être attentive au regard qui mobilise telle partie
du corps plutôt que telle autre…
Voilà ce que j’ai découvert, ce sont des moyens
d’explorer d’autres positions, d'autres enchaînements.
Rien n’est fixe. Apparaissent des moyens de me sentir plus autonome,
plus libre de faire mes propres choix quant à mes « postures ».
La posture étant, en langage Feldenkrais, l’endroit d'où je
peux aller dans toute direction sans avoir à me ré-organiser
, ou en tout cas, en ayant à me ré-organiser le moins possible – la
mobilité au service de l'aisance et de la créativité.